2ème entretien de la refondation

« Les partis politiques, et notamment le PS, peuvent-ils survivre à la crise démocratique ? »

 

Le deuxième entretien de la refondation s’est tenu mardi 14 novembre au siège du Parti socialiste. L’occasion de s’interroger sur la crise que connaissent actuellement les partis politiques. Frédérique Matonti, professeure de Sciences politiques à l’université Paris 1 questionne le terme de « crise démocratique », qui lui semble « extrêmement brutal ». « On parle plutôt de crise de la représentation, mais c’est un concept qui revient régulièrement ».  Il y a une « démobilisation politique » avec des phénomènes conjoints qui se sont aggravés depuis 10 ans. Elle cite d’abord l’abstention, un « phénomène majeur » qui touche en premier lieu les populations les plus fragiles, les moins diplômées. Elle relève également un taux de syndicalisation bas, avec des syndicats encore plus fragilisés par le macronisme, qui les divise pour mieux négocier. Enfin Frédérique Matonti constate une déconnexion entre monde politique et le monde associatif. « Avant il y avait un lien, et là cette courroie de transmission disparaît ». Tous ces événements se joignent à la montée de l’extrême droite qui récupère un électorat qui aurait pu voter à gauche.

Pour Florence Haegel, professeure à Sciences Po Paris, on ne peut pas parler de crise car si le phénomène est bien réel, il n’est ni soudain ni conjoncturel. En travaillant sur les données de l’Insee qui se fondent sur les listes d’émargement et non sur les sondages, elle constate que « la séquence électorale 2017 montre une montée de l’abstention ». Celle-ci reste d’abord sociologique, elle cible toujours les mêmes catégories. « Le modèle des inégalités sociales perdure, il n’y a rien de nouveau. » Selon elle, la question générationnelle est importante. « Les jeunes ne sont pas moins politisés, ils sont moins dans les institutions politiques établies, mais il n’y a pas de baisse de l’engagement associatif. » Il y a une distance prise par la société vis-à-vis des partis politiques dans un contexte français où ces structures partisanes sont déjà faibles à l’origine.

Crise des partis

« Pour un parti politique, une crise des partis politiques est interprétée comme une crise de la démocratie » estime Frédéric Sawicki professeur de Sciences politique à l’université Paris 1. Mais « ce qui est en crise c’est la démocratie de partis, pas la démocratie participative. » Car on ne fait pas de la politique que dans les partis. « Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de partis politiques qu’une société ne peut pas être démocratique ».

Selon lui, l’abstention n’est pas le symptôme d’une crise de la démocratie mais d’une crise de la confiance dans les organisations politiques. Ces dernières reçoivent moins de suffrages ou des suffrages intermittents. « Il y a un développement de la volatilité électorale », note Frédéric Sawicki. Un électeur qui a voté pour un parti, déçu de son action, ne votera pas à l’élection qui suit ou donnera sa voix à un autre parti. Frédéric Sawicki juge que la France vit « une crise de la démocratie partisane » et cite la Pologne, le Brésil, la Hongrie ou la Turquie comme pays en vraie crise démocratique, c’est-à-dire que les citoyens y sont prêts « à s’en remettre à une solution non démocratique, à un pouvoir fort, à mettre en suspens les libertés. »

Et le professeur de rappeler que si « on peut regarder l’abstention comme un désintérêt total de ce qu’il se passe dans la politique, on peut aussi la lire comme le fait que l’offre politique ne correspond pas aux attentes et ne donne plus aujourd’hui le sentiment de répondre à des attentes sociales ». Est-ce alors une dépolitisation des citoyens ou une démobilisation ?

 

Frontières brouillées

« Un électeur potentiel a de plus en plus de mal à faire la différence entre une politique de droite et une politique de gauche, abonde Frédérique Matonti. Il a un rapport au politique extrêmement distancié. La capacité de faire la différence entre les politiques, qui n’est déjà pas évidente pour nous à certains moments,  est encore moins évidente pour un citoyen ordinaire. » L’universitaire prend l’exemple de la déchéance de nationalité, qui a été comprise comme une remise en cause de la double nationalité alors qu’elle ne s’adressait qu’à des cas extrêmement précis, et a contribué à brouiller un peu plus la frontière entre gauche et droite. « Cela relève peut être d’une mauvaise communication mais cela montre surtout que les gens n’entrent pas dans les détails »

En France, les partis n’ont jamais été forts si on les compare à la social-démocratie allemande ou au parti conservateur britannique. « Les partis ont toujours été critiqués et dès leur naissance on pronostique leur disparition » raconte Florence Haegel. Les deux critiques essentielles qu’ils subissent sont celle du conflit -si vous êtes contre le conflit vous êtes contre les partis- ce qu’elle résume à la critique gaullienne et celle de la représentation et de la délégation où l’on critique le parti comme une forme de confiscation du pouvoir-critique plutôt de gauche. « Pour le PS, cette critique de la délégation a été particulièrement cruelle car il a construit un monde à part, de professionnels de la politique qui est largement déconnecté de la société et qui n’est pas représentatif de la société. » Si cette critique s’applique aussi à la droite, elle est moins fondamentale car « il y a moins de demande de représentation à droite ». Et Florence Haegel de noter également que « ce qui est frappant, c’est que les partis politiques, c’est des vieux, un monde de retraités, de plus de 50 ans. »

Causes externes

« Les partis sociaux-démocrates vont mal dans beaucoup de pays », rappelle Frédéric Sawicki. Réfléchir à la crise que subit le PS nécessite d’être attentifs aux causes nationales et aux plus générales. « La mondialisation et la création de l’Europe ont posé un problème à ces partis qui ses sont construits sur un interventionnisme public d’État ». La crise des dépenses publiques et les règles européennes ont remis en cause cette politique. Parallèlement, les partis sociaux-démocrates ont perdu largement leur base ouvrière et de nouvelles questions, comme l’écologie, ont émergé. « Ils ont alors choisi d’être un peu libéraux, un peu sociaux, un peu écologistes. C’est bien mais ça ne fait pas une idéologie très mobilisatrice qui fournirait une utopie de l’ordre de celle des partis réactionnaires, conservateurs nationalistes :’ c’était mieux avant ‘. » Ils font aussi face aux libéraux qui estiment que les problèmes viennent du fait qu’il y a trop d’État, trop de protection sociale, trop d’interventionnisme, et que les gens ne sont pas responsables. Pris en étau, « les sociaux-démocrates n’arrivent pas à s’accorder entre eux au niveau européen pour, notamment, lutter contre le dumping social ou l’optimisation fiscale ». Résultat, en attendant « on fait du replâtrage et on accrédite les thèses néo-libérales : il faut contrôler les chômeurs, responsabiliser les gens dans les hôpitaux, déréguler le travail… »

Frédéric Sawicki remarque que « les socialistes ont bénéficié pendant des années du système institutionnel qui permettait la qualification, sauf en 2002, de leur candidat à la présidentielle, et qui les faisait, grâce au scrutin majoritaire à deux tours aux législatives, bénéficier du vote utile. »

Car les institutions permettent à un parti qui mobilise un quart des électeurs de gagner tout. Ce qui fait qu’au PS, « l’analyse de la situation politique a pu être retardée ». On était toujours dans l’attente que l’alternance joue en sa faveur à un moment. « Il se trouve que le gigantesque coup de poker de Macron lui a permis d’emporter la mise et a entamé un profond renouvellement des partis politiques ». Tout le système reposait depuis toujours sur une base fragile. En moyenne, le PS pouvait compter sur un socle de 18-20% de l’électorat.

Les commentaires ne sont pas actifs sur cet article.