4ème Entretien de la Refondation

« Nouvelles technologies, travail, emploi : une révolution ?»

 Le 4e Entretien de la Refondation s’est tenu lundi 27 novembre avec Christine Erhel, Directrice du Centre d’Études de l’Emploi et du Travail et Professeure au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM), Michel Héry, Responsable de la mission Prospective de l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité) et Xavier Timbeau, économiste, directeur de l’Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE). L’occasion de questionner les nouvelles formes de travail qui émergent avec la révolution technologique.

L’apparition du numérique et de la robotisation a profondément changé la société dans laquelle nous vivons, nous faisant entrer dans ce que certains appellent la « quatrième révolution industrielle », a expliqué Christine Erhel. En outre, la «capacité des algorithmes à se substituer, à se comparer à des activités que l’on pensait uniquement humaines» nous fait aboutir à une « révolution technologique qui a des conséquences sur la société, pas uniquement le travail » ajoute Xavier Timbeau. Par exemple, avoir la possibilité de commander une voiture, qui n’est pas un taxi, via son smartphone nécessite à la fois l’évolution technologique de l’objet, le téléphone, et une nouvelle organisation sociale, avec un chauffeur qui n’est pas un salarié. Ces évolutions ont à la fois des conséquences très positives mais « posent aussi énormément de problèmes de transition pour passer de  » l’ancien » au « nouveau » monde ».

Singularité

Nous serions en train de passer d’un monde où existait une « forme de complémentarité hommes/machines » vers « la singularité », autrement dit « quand la machine n’est plus complémentaire de l’individu mais s’y substitue, le remplace, et créerait des individus inutiles», précise-t-il. Toutes ces évolutions technologiques « fondent leur dynamique sur le fait de changer le monde ». Elles peuvent paraître effrayantes car elles touchent en profondeur la société du travail et de l’emploi. Michel Héry y voit « un danger si la révolution n’est pas maîtrisée, négociée, réglementée ». Il faudra un débat de société pour discuter de « l’algorithmisation de l’activité ».

Christine Erhel distingue deux types effets sur l’emploi. Il y a d’une part « l’innovation produit», c’est-à-dire la création d’un nouveau produit, fait plutôt générateur d’emplois, et d’autre part un effet plus destructeur d’emplois via des « mécanismes de substitution », « quand les produits sont devenus obsolètes ou que l’on remplace des gens par des robots ».

Capacité d’adaptation 

Plusieurs études ont en revanche montré que 10% des emplois seraient « à risque » et pourraient disparaître, quand 50% sont « des emplois exposés à des risques de transformation ». Et Xavier Timbeau de préciser que c’est la rapidité avec laquelle cette évolution s’est produite et se produit encore qui est la plus marquante: « certaines personnes ont consacré des études, une vie professionnelle à une compétence et brusquement, aujourd’hui, ces compétences peuvent être soit très valorisées, soit très dévalorisées ».

Les 10% d’emplois qui pourraient être amenés à disparaître sont sans doute « les plus répétitifs, les plus automatisables », mais pas nécessairement les emplois « situés en bas de l’échelle de qualification »: « le risque d’automatisation touche assez largement le spectre de qualification de l’emploi, entre métiers de très basse qualification ou de très haute qualification». Mais selon Christine Erhel, ces 10% d’emplois pourront être « compensés ». En revanche, elle a insisté sur la nécessité de penser les 50% d’emplois susceptibles d’être transformés dans leur contenu: « il faut surtout penser l’évolution du contenu du travail pour la moitié des emplois aujourd’hui », a-t-elle ajouté.

Organisation du travail 

Quelles conséquences cette évolution peut-elle avoir sur le monde du travail, en termes d’organisation? Pour Michel Héry, ce n’est pas « la technologie qui est en cause » mais «l’usage qu’on en fait ». Ainsi, il se présente comme « un farouche partisan de l’automatisation», en ce que celle-ci peut permettre d’améliorer les conditions de travail, par exemple lorsque les travailleurs portent de lourdes charges : « aujourd’hui en France et ailleurs, voir des gens se casser le dos est inadmissible ». Il s’agit alors de se poser la question de l’arbitrage sur notre préoccupation, « l’homme ou la machine? ». Par exemple, les exosquelettes peuvent être « des outils extraordinaires » pour un salarié vieillissant. Mais ils peuvent aussi être utilisés sur des salariés plus jeunes pour augmenter les cadences. Au risque que ces derniers y laissent leur santé.

Pour Catherine Erhel, « il faut maintenir un objectif d’accès du plus grand nombre à un niveau d’études supérieures », car, « dans une configuration où on ne sait pas bien comment seront les emplois de demain », il est nécessaire d’avoir « un haut niveau de compétence générale ». « L’éducation est un moyen de profiter de la révolution technologique », abonde Xavier Timbeau. Pour Michel Héry, les nouvelles organisations qui se mettront en place devront écouter davantage les salariés, qui sont la valeur ajoutée humaine de l’entreprise. « Pour progresser, pour apprendre, il faut avoir le droit de se tromper. Or, aujourd’hui, une large part de l’organisation du travail mise en place ne laisse pas cette possibilité au salarié, avec des normes toujours plus présentes, un travail toujours plus contrôlé ». Il plaide pour que les entreprises pensent « à long terme » et se dit partisan du « soft work » « une organisation du travail qui donne au salarié le devoir de réfléchir et aux patrons l’obligation de prendre en compte l’avis du travailleur dans la prise de décision ».

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